Lessay Abbaye Du

Première partie

Histoire de l’abbaye de Lessay


Chapitre premier

La fondation de Lessay

Le Cotentin se présente au milieu du xie siècle comme un territoire en marge du duché de Normandie, où le pouvoir du prince est peu assuré. La force de l’implantation scandinave a sans doute distendu le tissu ecclésiastique. La puissante famille locale des Néel de Saint-Sauveur s’est révoltée durant la minorité de Guillaume le Conquérant. Leur fonction vicomtale héréditaire a été confiée après leur défaite à Eudes au Capel, fondateur avec son père de l’abbaye de Lessay. La fondation a eu lieu entre 1056 et 1064, mais n’est documentée que plus tardivement, par la pancarte de 1080. Elle n’est ni la restauration d’un établissement antérieur, ni l’accroissement d’un collège de chanoines, contrairement à Saint-Sauveur-le-Vicomte en 1064 par exemple, mais une création ex nihilo, probablement assez longue à mettre en place.

Chapitre II

Les premiers temps de l’abbaye

L’autonomie prévue dans la pancarte de 1080 a été longue à s’installer de manière définitive : la libre élection de l’abbé, donnée sans doute en 1123, n’a pas dû être appliquée avant la fin du siècle. Les premiers abbés sont originaires du Bec-Hellouin, puis de Saint-Étienne de Caen. Roger Ier, le premier d’entre eux, continue de jouer un rôle important dans son abbaye-mère. L’abbatiale est consacrée tardivement, en 1178.

Chapitre III

L’abbaye de Lessay du xiie au xve siècle

L’abbaye de Lessay, bien dotée par ses fondateurs, s’enrichit au cours du xiie siècle de nombreux dons. L’intervalle entre la mort d’Eudes au Capel, en 1098, et les premières donations de ses successeurs, en 1105, est très bref. Ces libéralités sont le fait des descendants de Turstin Haldup, le père d’Eudes, qui continuent de montrer leur attachement à la fondation familiale. Plusieurs prieurés sont érigés sur ces terres : le plus important est celui de Boxgrove (Sussex), qui tente à plusieurs reprises de prendre son indépendance par rapport à l’abbaye, provocant une crise interne à la fin du xiie siècle. L’abbaye souffre du conflit franco-anglais au xive siècle : ses biens sont saisis, l’abbaye est pillée et incendiée en 1356.

Chapitre IV

Lessay à l’époque moderne

L’abbaye est mise en commende en 1478. Elle est à nouveau pillée par les troupes de Montgomery en 1574. La décadence des mœurs des moines est patente à la fin du siècle. Les Matignon prennent alors la tête de l’abbaye, de 1620 à 1757. Léonor II réforme, avec difficulté, le couvent où les Mauristes s’installent définitivement en 1707. Malgré leurs efforts, les finances de l’abbaye sont grevées de nombreux emprunts, contractés pour subvenir à l’entretien et à l’aménagement des bâtiments. Le jansénisme touche le couvent comme l’ensemble de la congrégation. En 1791, les bâtiments conventuels sont vendus, tandis que l’ancienne abbatiale, réclamée par les habitants, devient le siège de la paroisse.

Chapitre V

Les anciens bâtiments de l’abbaye aux xixe et xxe siècles

L’ancien cloître est alors transformé en habitation, fonction qu’il conserve depuis. L’abbatiale est scindée en deux entre jureurs et réfractaires jusqu’au Concordat. À partir de cette date, jusqu’en 1944, elle ne subit pas de modification importante. Minée, elle s’effondre lors des combats qui ont permis de reprendre le bourg en juillet 1944. Les anciens bâtiments conventuels, dépouillés de leur mobilier, sont également endommagés.

Plusieurs moments de l’histoire ont donc pu être des étapes de remaniements importants. Tout d’abord, les épisodes militaires qui ont frappée l’abbaye, en 1356, 1574 et 1944, ont nécessité des restaurations. Ensuite, les périodes de prospérité ont été favorables à la modernisation de ses bâtiments : premiers siècles de son existence, xve siècle et xviiie siècle.

Deuxième partie

Les avatars des bâtiments de l’abbaye


Chapitre premier

La restauration d’Yves-Marie Froidevaux

Les destructions de 1944 ont lourdement frappé l’église : les voûtes sont pour la plupart effondrées, la façade occidentale a été soufflée, la croisée du transept ne conserve que sa pile sud-est, le collatéral nord du chœur a été rasé ainsi qu’une grande partie du bas-côté nord de la nef. L’édifice est restauré “ à l’identique ”, alors qu’Yves-Marie Froidevaux y répugne dans la plupart de ses œuvres. Ce parti témoigne de l’engouement de l’immédiat après-guerre pour l’architecture romane dans son dépouillement : il accentue cet aspect en effaçant une grande part des aménagements antérieurs et en créant un mobilier neuf. L’esthétique de l’édifice se rapproche alors de celui des églises neuves de cette époque. Il s’agit d’une restauration exemplaire des années cinquante.

Chapitre II

L’abbaye mauriste

L’intervention la plus importante des Mauristes est la reconstruction des bâtiments claustraux. Jacques de Cussy, d’une famille d’architectes à la clientèle monastique, en donne les plans. Le chantier commence en 1753 et le gros œuvre est achevé en 1758. Les bâtiments sont caractéristiques de l’architecture monastique de la seconde moitié du xviiie siècle. La polychromie des matériaux, tradition locale, est comparable à celle de l’évêché de Coutances reconstruit vers 1760. L’abbatiale est aussi touchée par les travaux des moines réformés : les principaux autels sont reconstruits dans la seconde moitié du siècle. Le maître-autel en particulier est édifié sur les plans de Jacques de Cussy en 1777-1778 et s’accompagne de la rénovation complète du sanctuaire : chapiteaux remodelés, mise en place d’une perque et d’une gloire.

Chapitre III

Les transformations de l’abbatiale au Moyen Âge

Quelques modifications ont eu lieu avant les destructions de la guerre de Cent Ans : un décor de faux joints est peint vraisemblablement sur l’ensemble de l’édifice, une chapelle remplace l’absidiole sud du transept à la fin du xiiie siècle ou au début du xive siècle (son remplage est comparable à des œuvres de la façade sud du transept de la cathédrale de Bayeux et nord de celle de Rouen) et un tombeau rétrospectif d’Eudes au Capel, dont subsistent un panneau et la tête du gisant, est érigé à la même époque. L’incendie qui frappe le monastère en 1356 n’épargne pas l’abbatiale : la nef et peut-être la tour sont les parties les plus touchées. La restauration, commencée après 1395, est achevée par Guillaume de Guéhébert, abbé de Lessay (vers 1420/1423-1445). L’architecture d’origine est imitée : les voûtes sont reconstruites selon la même modénature. Les chapiteaux neufs et restaurés allient les structures des œuvres anciennes avec les ornements du xve siècle : feuillages “ naturalistes ” et vocabulaire héraldique notamment. Les sculpteurs se sont aussi inspirés des chapiteaux à crochets du xiiie siècle pour certaines œuvres qui peuvent être rapprochées de celles du chœur de Notre-Dame de Granville, construit dans les années 1440. Il s’agit d’une restauration particulièrement respectueuse de l’édifice d’origine, comparable à celle de Notre-Dame de Carentan pour l’architecture ou de Saint-Sauveur-le-Vicomte pour la sculpture.

Le sentiment de se trouver face à un monument homogène peu marqué par des adjonctions successives, déjà exprimé au XIX e siècle, est plus fort aujourd’hui du fait de la dernière reconstruction de l’abbatiale par Yves-Marie Froidevaux qui a en partie gommé les traces des interventions antérieures afin de restituer sa pureté à l’église. Les grandes restaurations de l’abbaye de Lessay offrent donc un témoignage de l’évolution de l’approche de l’art de la fin du xie siècle. Si les formes architecturales semblent avoir séduit les architectes successifs, soucieux de les restituer le plus fidèlement possible, le décor sculpté n’a pas reçu le même traitement. Au xve siècle, c’est son ancienneté qui est imitée : reprise d’éléments d’origine accrus de motifs du xiiie siècle. Au xxe siècle, c’est le dépouillement de son décor qui a séduit.

Troisième partie

Les constructions des xie et xiie siècles


Chapitre premier

Analyse archéologique

Le chantier de l’abbaye se fournit localement : le calcaire provient par voie terrestre des environs de Valognes et est réservé à certaines parties visibles de l’abbatiale ; granite et schiste forment l’essentiel des maçonneries et de la couverture. Les vestiges de la salle capitulaire découverts lors des fouilles conduites par Yves-Marie Froidevaux ne permettent donc pas de soutenir la thèse de leur grande antériorité par rapport à l’abbatiale. La différence de niveau provient d’une utilisation du site visant à mettre en valeur l’église, disposition assez fréquente. Le chapitre n’a certainement pas été un lieu d’expérimentation de la voûte d’ogives avant la construction de celles du chœur. L’hypothèse d’une église antérieure en pierre sur le site de l’abbatiale actuelle doit être abandonnée : aucun élément ne permet d’en prouver l’existence. Si un tel édifice a été construit, il devait être en bois. Le parti initial de l’église où est enterré Eudes au Capel a été modifié au cours de la construction de l’abbatiale. Le plan primitif comprenait peut-être un double collatéral, mais celui du sud aurait alors été abandonné très précocement. Des tribunes devaient être réalisées sur les bras du transept, mais ont été abandonnées. Les voûtes étaient déjà prévues lors de la construction du niveau médian dont les piles sont renforcées. La retombée de plusieurs nervures sur un support unique ne semble pas être un argument décisif pour affirmer qu’elles ont été ajoutées au projet initial en cours de chantier : des édifices plus récents utilisent aussi cette disposition. La modification principale intervient dans les travées orientales de la nef : le changement de parti est bien visible entre les cinquième et septième travées, suivant les niveaux de l’élévation, et s’explique sans doute par l’implantation de la clôture du chœur liturgique. À cette seconde phase du chantier appartient la façade occidentale qui complète la circulation dans les niveaux supérieurs de l’abbatiale, auparavant desservie par la tourelle sud-ouest du bras sud du transept et l’escalier nord de la nef. Son portail constitue l’entrée principale de l’église, alors qu’elle s’ouvrait au cœur de l’enclos monastique.

Chapitre II

Sculpture et modénature

Les rares vestiges du décor de la salle capitulaire (bases et chapiteau) permettent de confirmer la proximité chronologique de cet édifice et des parties orientales de l’abbatiale. Le même atelier a dû travailler sur les deux édifices, sans que l’analyse du décor puisse préciser l’antériorité de l’un sur l’autre. L’étude de l’ornementation de l’abbatiale permet de souligner le changement survenu dans les parties orientales de la nef. Si le parti architectural se modifie à ce niveau, comme dans d’autres édifices (Saint-Étienne de Caen, Cerisy-la-Forêt, Saint-Nicolas de Caen, Saint-Sauveur-le-Vicomte notamment), sans doute pour marquer l’emplacement du chœur liturgique, il s’accompagne d’une évolution du décor sculpté. Dans les parties orientales de la nef, quelques-unes des formules élaborées dans le chevet sont reprises de manière systématique : ainsi les bases et les chapiteaux y sont moins variés. Les demi-colonnes des murs gouttereaux des bas-côtés semblent appartenir aux premiers travaux de l’abbatiale : leurs chapiteaux, et surtout leurs bases, dépourvues de griffes et de scoties, ne correspondent pas à ceux du vaisseau central. Cependant, l’examen de ce décor ne permet pas de définir de césure aussi nette que le parti architectural.

L’ornementation des parties orientales de l’abbatiale permet de situer leur réalisation dans les deux dernières décennies du XI e siècle : les bases, la modénature torique, le géométrisme timide, les chapiteaux à volutes d’angles et à masques en témoignent. La variété des formes de chapiteau à godrons conservées à Lessay provient d’expérimentations diverses : le chapiteau cubique ne semble pas être la seule forme sollicitée par les sculpteurs qui élaborent aussi des chapiteaux de ce type à partir de celui à volutes d’angles. Cette diversité n’est pas le fruit d’un enrichissement progressif d’une forme simple, mais l’aboutissement simultané de recherches diverses. L’achèvement de la nef n’a sans doute pas été immédiat. L’activité du chantier a dû ralentir et peut-être s’interrompre : les bases à scoties des travées occidentales les placent dans le deuxième tiers du xiie siècle. Il faut cependant noter qu’elles ne sont pas employées de manière exclusive, mais que d’autres types perdurent pour les piles du vaisseau central. La présence d’un rang d’étoiles saillantes sur le portail occidental ne s’oppose pas à cette datation. L’absence presque totale d’ornementation géométrique témoigne du respect du parti initial malgré cet achèvement plus tardif.

Chapitre III

Place de Lessay dans l’architecture anglo-normande

Le plan du chœur de l’abbatiale, doté d’un second collatéral au nord rappelle celui de quelques églises du centre de la France, dont Fontgombault constitue l’exemple le plus ancien. Cependant, c’est l’église paroissiale Saint-Nicolas de Caen, dont la construction a commencé avant 1083 qui est l’édifice le plus proche de Lessay : ses dimensions, son élévation, son plan, la présence d’une voûte sur le haut vaisseau et son décor sculpté sont tout à fait comparables. La présence de la famille d’Eudes au Capel à Caen (sa sœur, dont la dot comprenait des biens dans la plaine de Caen, était moniale à la Trinité depuis 1066 ; Eudes a été soigné à l’Abbaye-aux-Hommes à la fin des années 1070) a pu permettre d’y recruter le maître d’œuvre de Lessay ou de faire connaître à celui-ci le chantier de Saint-Nicolas. L’architecte de l’abbatiale de Saint-Sauveur-le-Vicomte, consacrée en 1150, s’est visiblement inspiré de l’église voisine de Lessay : le plan des piles et l’élévation de la nef et du transept, la modénature et le décor sculpté, toutefois très remanié au XIX e siècle, sont tout à fait comparables.

Lessay et Durham sont fréquemment cités ensemble pour la précocité de leurs voûtes sur croisées d’ogives. Les dates connues des deux édifices sont voisines : entre 1093 et 1104 pour Durham et avant 1098 pour Lessay. Cependant, il s’agit de deux édifices très différents : les rapprochent uniquement l’ornementation torique et ce voûtement, mais à Lessay seul le vaisseau central en est pourvu, alors qu’il couvre l’ensemble de la cathédrale. Il en va de même des autres édifices du nord-ouest de l’Angleterre : quelques éléments ponctuels sont comparables dans certains édifices (tore soffite à Lastingham, piles semblables aux supports des tribunes de Lessay à Selby), sans qu’aucun ne relève d’une conception générale semblable. L’hypothèse d’un édifice disparu comme source commune à Lessay et Durham semble donc fragile. L’ornementation des voûtes de Lessay est un élément du décor torique de l’abbatiale, présent dans les différents éléments de ses niveaux supérieurs : elle fait partie de l’esthétique générale du bâtiment. Les voûtes d’arêtes de Saint-Nicolas de Caen, qui couvrent un vaisseau d’une taille sensiblement égale, montrent la maîtrise technique de ce parti ; celle de son absidiole méridionale dénote une recherche pour enrichir les formules éprouvées.

Chapitre IV

Le chantier de Lessay et l’architecture religieuse du Cotentin et de l’Avranchin

L’édification de voûtes d’ogives à Lessay a eu un impact sur l’architecture religieuse dans l’ouest de la Normandie. En effet, une proportion importante des édifices conservés est dotée de ce type de voûtement. Saint-Sauveur-de-Pierrepont est ainsi voûté de cette manière ; ses nervures sont très proches de celles des parties occidentales de l’abbatiale et son décor sculpté y est aussi en partie comparable. De même, l’église de Saint-Vaast-la-Hougue a des nervures comparables à la basse nef de Lessay, supportée également par des quarts de colonnes. Si l’influence du chantier lessayais n’est pas exclusive, elle est toutefois déterminante pour l’architecture du Cotentin. En revanche, le chapiteau à godrons, souvent considéré comme un élément de datation, est assez peu adopté par les sculpteurs de cette région : il paraît absent de l’Avranchin et les édifices où est visible l’activité de “ l’atelier du Cotentin ” défini par Maylis Baylé, en sont rarement pourvus.

L'Abbatiale de Lessay 

Une des plus anciennes abbayes de Normandie Fondée au XIe siècle, un siècle qui connut un véritable foisonnement monastique, l'abbaye de Lessay est une des plus anciennes de Normandie, plus ancienne dans le département de la Manche que les célèbres monastères de Blanchelande, Hambye ou La Lucerne mais cependant édifiée après les abbayes de Cerisy-la-Forêt et du Mont-Saint-Michel. Les fondateurs, barons de la puissante seigneurie voisine de La Haye-du-Puits, Turstin Haldup, au nom sonnant bien ses origines nordiques, et son fils Eudes, avaient installé sur un terrain marécageux de la rive Sud de l'Ay, au fond du havre, des moines de la grande abbaye du Bec-Hellouin adeptes de la règle bénédictine qui, moins sévère que les règles plus anciennes, s'était imposée massivement en Normandie après les invasions normandes.

L'abbaye de Lessay connut sa plus grande splendeur et sa plus grande richesse durant les deux siècles suivants. Achevée pour une grande partie avant la fin du XIe siècle, elle avait été à sa fondation, en1056, et dans les années qui suivirent, très richement dotée par les seigneurs les plus en vue de lacontrée qui signèrent en grand nombre, aux côtés du duc-roi Guillaume le Conquérant, de ses fils et des plus illustres évêques et archevêques, son acte de naissance, un splendide parchemin qui faisait l'orgueil des Archives départementales de la Manche jusqu'à sa disparition dans le bombardement de Saint-Lô en juin 1944.

L'Abbaye de Lessay

Barbey d'Aurevilly visite l'abbaye en 1864 On sait que le Connétable des Lettres Jules Barbey d'Aurevilly n'était jamais venu à Lessay avant d'évoquer dans une description pourtant surprenante de réalisme l'immense et sauvage lande qui l'entoure dans son roman " L'Ensorcelée ", paru en 1852. Accompagné de son cousin Bottin-Desylles, il ne vint dans la bourgade qu'une douzaine d'années plus tard, en 1864. Le petit bourg, reconstruit en grande partie au milieu du XVIIIe siècle, ne lui fit guère bonne impression malgré ses élégantes petites haumières et quelques maisons plus anciennes et plus cossues élevées le long de la rue Froide ou de la rue du Hamet. La large place du marché que l'on désignait alors sous le nom de rue de Jérusalem ne manquait pourtant pas de cachet avec sa grande halle en bois qui n'allait pas tarder à disparaître et ses jolies maisons aux ouvertures à linteau cintré, dont aucune, ou presque, n'était encore couverte en ardoises. Mais le temps maussade et les brumes de décembre ne mettaient sans doute pas en valeur le village qui s'était progressivement formé sept ou huit siècles plus tôt à l'ombre de l'abbaye bénédictine fondée par le baron de La Haye-du-Puits. Le village primitif dont il ne reste aujourd'hui que l'antique cimetière toujours en usage était situé à une demi lieue au Nord-Ouest, sur le chemin de Vesly. Il s'appelait Sainte-Opportune.

Barbey d'Aurevilly était venu tout spécialement visiter l'abbaye romane de Sainte-Trinité dont ses amis et sa famille lui avaient tant parlé ainsi que son ami de Caen, Trébutien, très au fait des études du savant archéologue Charles de Gerville, né dans une paroisse voisine et décédé 15 ans plus tôt. Dès qu'il aperçut le monastère, Barbey d'Aurevilly fut séduit par la pureté et la majesté de l'édifice. Il le trouva imposant et sévère et en tous points très digne de ce qu'on lui avait dit. " Le tout est très grand et très beau ! ", s'exclame-t-il dans son Cinquième Memorandum. Il pria à son autel, " la seule tache dans cette austère et vaste harmonie ", admira les stalles du choeur en chêne noir, sans sculptures, mais regretta que le monument fût un peu trop nu à son gré, et trop blanc et trop éclairé ; " quel parti on tirerait de cette église en l'assombrissant ! ".

Une magnifique résidence habitée par un gringalet parisien En sortant de l'église par le petit portail Sud, ouvert après la Révolution, Barbey aperçoit sur sa droite " l'immense porte cochère " qui donne accès à la propriété privée. Au fond se trouve la grange dîmeresse et la cour où l'on faisait entrer jadis par centaines les pauvres venus pour la distribution des aumônes. Barbey ne désire pas entrer car les immense bâtiments abbatiaux ne sont plus habités par des moines chassés en 1790 par les lois sur les congrégations religieuses et la mise à disposition de l'Etat des biens des monastères . " Il y a des hospitalités qu'on dédaigne ", écrit-il. En 1864, l'abbaye, que l'on commence à tort à appeler " le château ", est habitée par la famille Perrin qui la possède depuis 1803, l'ayant achetée à un spéculateur parisien, Pierre Thiers, qui l'avait lui-même achetée au ci-devant comte de Créances, Louis Perrochel, reconverti en actif révolutionnaire, et premier acquéreur du bien national auprès du tribunal du district de Carentan pour un peu plus de 143 000 francs de l'époque. Lors de sa visite, Barbey ne rencontre pas le propriétaire mais il connaît son nom, M. Perrin. Ce dernier ne trouve pas grâce auprès de l'écrivain qui n'a jamais mâché ses mots et n'est pas à un ennemi près : " Cette magnifique résidence est habitée par je ne sais quel journaliste qui ne l'habite que l'été ; gringalet parisien qui, dans cette somptueuse et vaste demeure, me fait l'effet d'un scarabée sous la carapace de quelque immense tortue des continents perdus. " La famille Perrin-de Grainville vendra l'abbaye en 1900 à la famille Dehau-Jeanson qui la détient toujours aujourd'hui.

La Foire Sainte-Croix presque millénaire

Les donations qui s'étendirent bientôt dans une quarantaine de paroisses des environs, jusque dans le Calvados actuel et même en Angleterre, consistaient en terres, forêts, landes, églises, moulins et rentes. Soucieuse de voir se poursuivre le peuplement du petit bourg qui commençait à se développer autour de ses bâtiments, l'abbaye de la Sainte-Trinité n'était pas restée à l'écart des mouvements commerciaux qui commençaient à renaître en ce début du deuxième millénaire. Il ne fait guère de doute que ce fut elle, par la décision de son abbé, seigneur puissant et souverain sur ses terres, et avec l'autorisation du baron haytillon et du duc normand, qui fondèrent la foire de la Sainte-Croix de septembre qui contribua sans nul doute au développement économique de la région et à l'enrichissement du monastère. La date précise de la fondation de la foire n'est pas connue et fait souvent l'objet d'affirmations très erronées sinon fantaisistes. Le texte le plus ancien qui en fasse mention, une charte du baron Richard de La Hayedu-Puits, fut rédigé peu avant 1126, c'est-à-dire une vingtaine d'années après l'achèvement de la construction de l'abbatiale. D'autre part, la foire n'est pas signalée dans la charte de fondation de l'abbaye alors que celle de Créances est mentionnée. On peut donc raisonnablement dater la création de la foire Sainte-Croix au tout début du XIIe siècle sinon quelques années avant la fin du siècle précédent.

 L'abbaye saccagée et meurtrie

On a peine à croire en l'admirant aujourd'hui que l'abbaye de Lessay fut plusieurs fois dévastée et sinistrée au cours de son histoire. En 1356, durant la guerre de Cent Ans, un incendie provoqué par les troupes anglo-navarraises ravage la nef et la tour et se propage dans les bâtiments monastiques. La restauration, à l'identique, ne sera achevée qu'au début du XVe siècle. Les guerres de religion qui désolent le Cotentin au XVIe siècle n'épargnent pas l'abbaye occupée pendant trois mois par les protestants mais les dégâts ne touchent pas, heureusement, au gros oeuvre. Cette époque de trouble laisse le monastère dans le pire état d'abandon. La longue période de décadence commencée avec l'instauration, en 1484, du régime de la commende (les abbés sont nommés par le roi et non plus élus par les moines) se poursuit. Les bâtiments conventuels non entretenus tombent petit à petit en ruines, à tel point que les nouveaux moines mauristes introduits par l'abbé Léonor II de Matignon, décident de les raser entièrement et de construire, en 1752, ceux que nous voyons aujourd'hui.

La Révolution chasse les derniers moines mais la fermeture du monastère, en 1790, n'entraîne pas, comme ailleurs, à La Lucerne ou à Savigny surtout, la destruction de l'église vendue comme bien national et souvent utilisée comme carrière de pierres. A Lessay, si les bâtiments conventuels sont vendus à un particulier (ils sont toujours restés domaine privé), l'église est attribuée à la commune par l'Assemblée Nationale pour remplacer la vieille église paroissiale de Sainte-Opportune, éloignée du bourg, qui tombe en ruines. Le monument est sauvé.

 

 

Mais c'est en 1944, lors des combats de la Libération que la belle abbaye romane subit la plus cruelle épreuve. Déjà durement éprouvée durant les bombardements américains de Lessay des 7 et 8 juin, elle s'écroule le 11 juillet, minée par les Allemands avant leur retraite.

 

    L'admirable reconstruction

Imagine-t-on la douleur des habitants de Lessay à leur retour d'exode en découvrant le tragique spectacle de leur église détruite. Qui pouvait oser espérer alors que sa restauration fût un jour possible ?
Les dégâts étaient si considérables : voûte et clocher effondrés, pignon Ouest abattu, bas-côté Nord écroulé… Les décombres atteignaient presque le niveau des chapiteaux. Mais les Lessayais ne perdirent pas espoir et finalement, après bien des hésitations, l'administration des Monuments Historiques décida d'ouvrir le chantier de restauration. Un pari fou, un travail de titan confié à un jeune architecte en chef talentueux et passionné : Y.-M. Froidevaux. 12 années de déblaiement, de recherches d'archives, de consolidation, de taille de pierre, de patiente reconstruction " à l'identique " des murs, des piliers, des arcs, des croisées d'ogives, des chapiteaux. Un véritable chantier du moyen âge.

Jour après jour, année après année, la cité lessayaise se reconstruit et en son coeur son abbaye dont une partie de la nef (les cinq premières travées) est rendue au culte le 1er mai 1950. L'inauguration de l'abbatiale totalement restaurée n'aura lieu que neuf années plus tard, le 1er mai 1959, au cours de grandioses cérémonies. Rendons hommage aux deux maires de l'époque, Albert Le Grand puis René Lecocq, et au chanoine Gosselin, curé de Lessay, qui se dévouèrent corps et âme, avec foi et audace, pour que revive le chef d'oeuvre du XIe siècle.

Il y aurait beaucoup à dire sur les difficultés rencontrées : problèmes de pierre et de main d'oeuvre, choix de la couverture, du pavage, des vitraux, des cloches, du mobilier, des statues, de l'éclairage ; décisions difficiles et graves concernant l'architecture et notamment l'abandon ou non de certains éléments non conformes aux dispositions d'origine.

 

 

Un joyau de l'art roman

La restauration de l'abbaye de Lessay est aujourd'hui unanimement saluée comme une réussite exemplaire et combien de visiteurs, admiratifs de l'unité et de la pureté de l'édifice, sont surpris d'apprendre que son histoire fut si mouvementée. Il faut un oeil averti pour lire dans la pierre et dans la présence de certains éléments architecturaux les différentes époques de sa construction. En abandonnant délibérément l'ancien dôme du XVIIIe siècle pour un clocher pyramidal, en effaçant les rares éléments discordants surajoutés au cours des siècles, l'architecte a su retrouver la beauté, la sobriété et le caractère primitif de l'église des moines.

Signalons encore au lecteur qui pourrait l'ignorer, l'intérêt primordial de Lessay dans l'histoire architecturale : l'abbaye de Sainte-Trinité serait sans doute le premier grand édifice à avoir reçu, dès ledébut du XIe siècle, un voûtement complet sur croisées d'ogives.

Michel PINEL, août 2005.

 

 

 

 

 Traduction :

    

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